Nénagaïl Ina Dîn Iniraï, la danseuse d'or et d'argent
En cette fin d'après-midi, l'air des marais était chaud et moite. Libellules, moustiques et cousins se livraient à un ballet saccadé parmi les Iris et la bardane tandis que les femmes discutaient de tout et de rien au lavoir. Trougastel était un petit village de pêcheurs et de vanniers dont les chaumières, blotties sur un affleurement rocheux bordé de roseaux, surplombaient une source d'où jaillissait un ruisseau qui sautait la distance de 3 portée d'arc parmi le cresson, les lys et les jonquilles avant de se perdre dans les abords du marais. Ce jour-là, le lavoir se tût, les vanniers abandonnèrent leur ouvrage, les pêcheurs laissèrent leurs poissons après l'avoir mis à l'abri des animaux et des petits chapardeurs : un chevalier était arrivé seul au village, portant cotte de maille, heaume ouvragé à la façon d'une tête reptilienne couronnée de laiton et tabard blasonné d'une vouivre de sinople sur champ de gueules fleur-de-lysé d'argent. Il confia sa lance à un jeune garçon qui le regardait bouche-bée, mit pied à terre, donna les rennes de sa monture à Jeannot, le laboureur, avant de retirer son heaume. Chacun s'empressait de lui obéir, certain que cet homme, dont la mise était connue de tous les habitants de la région, n'était autre que leur suzerain de plein droit. Il était difficile de lui donner un âge car ses tempes blanchissaient légèrement tandis que son visage, dont la joue droite était barré d'une vilaine cicatrice oblique, semblait jeune. Ses yeux gris et ses cheveux bruns ne dépareillaient pas de ceux des villageois. C'était un homme du pays, qui comptait peu de blonds. Sa mâchoire carrée, son front haut, ses pommettes saillantes et son nez aquilin allaient avec sa stature haute et massive. Ses cheveux et sa barbe, courts et bien entretenus, son maintien et ses manières indiquaient un homme rude et méticuleux mais son regard démentait toute forme de brutalité. D'après la charte du village, lui et sa famille devaient protection aux villageois contre une partie de leurs récoltes. Le dû était versé chaque année et de mémoire d'homme jamais le village n'avait souffert de violences. Les gens de cette maison venaient rarement en visite, on ne voyait d'eux que leurs sergents qui venaient prendre le tribut annuel et qui passaient une fois par mois prendre des nouvelles. La visite du seigneur de cette maison était un fait exceptionnel et nul n'aurait voulu la rater ; on venait des champs les plus lointains et des cabanes de pêche les plus isolées. Que l'on se réjouisse ou qu'on s'inquiète des raisons de sa venue, tous s'entassaient sur la petite place autour de laquelle le village était construit.
Pressé de questions tant par les adultes que les enfants, le visiteur commença par rassurer chacun sur ses intentions, prétendant qu'il suivait la trace de ses aïeux et demandant à parler aux sages du village. "Je me nomme Guy de Tinterives, votre seigneur et protecteur. Je suis venu seul parmi vous en quête, comme mon père en son temps et son père avant lui, ainsi que tous ceux de mes aïeux qui ont porté ce blason" leur avait-il annoncé. Voilà qui était proprement renversant. D'un coup la vie quotidienne des villageois était balayée et ils devenaient un centre d'intérêt pour un homme puissant. Aussi tous tendaient l'oreille, se perdaient en conjectures ou cherchaient à lui parler. On mit les anciens à contribution : "Il porte la vouivre" disait l'un, "c'est vraiment notre seigneur. Et il dit vrai en parlant de son père et de ses aïeux." "Si vous ne nous croyez pas, consultez les archives des doyens !" disait un autre, et les spéculations et les murmures repartaient de plus belle.
L'agitation était grande car pourquoi venir ici sinon pour les marais ? Or la tradition était riche de contes concernant celui-ci. À l'en croire, ses brumes dissimuleraient des créatures terrifiantes, des trésors inimaginables et des secrets terribles et merveilleux. La plupart des gens sensés n'accordaient que peu de foi à ces histoires, les qualifiant de racontars, mais nombreux étaient ceux qui y croyaient fermement. Et puis il y avait la fille du marais : une simple d'esprit, sale et timide. Ses cheveux emmêlés, sa peau couverte de boue et ses yeux fous lui valaient la pitié de tous et on lui laissait parfois de la nourriture aux endroits où on la voyait souvent. Néanmoins, nul ne l'aurait recueillie car, disait-on, elle était ensorcelée et, dans ses rares moments de lucidité, était capable de dire l'avenir. On l'appelait la fille sorcière, la folle du marais, la boueuse et on lui donnait bien d'autres noms encore ; elle était crainte car tous pensaient qu'elle avait le mauvais œil et qu'elle pourrait, si elle le voulait, faire s'abattre le malheur sur les villageois. On l'appelait aussi la mignonne des saules car elle aimait de temps en temps la compagnie d'un homme et comme elle ne se souciait guère qu'il fut adulte ou célibataire, les mères et les jeunes femmes du pays lui vouaient une rancœur tenace. Trougastel était le seul village près des marais, on y venait rarement pour autre chose que ce dernier et le produit qu'on pouvait en tirer, mais que pouvait bien venir y chercher leur seigneur qu'il ne possédât déjà ?
Thomas, un orphelin qui vivait au village depuis toujours, s'était mêlé à la foule. Comme tous les adolescents il voulait voir de près ce chevalier. Comme à leur habitude, les autres garçons le repoussèrent et il insistait, ce qui finit en un atroce chahut où quelques coups de poings furent échangés sans grande conviction. La rixe fut de courte durée car le doyen du village était arrivé avec les sages. Sa voix profonde et son regard sévère firent cesser l'altercation sans la moindre protestation. Puis, discutant à voix basse avec le chevalier, ils prirent le chemin des pierres de justice, à l'écart du village, sans que personne ne fut autorisé à les suivre.
La foule se dispersa alors pour retourner à ses occupations, seule resta une poignée de villageois trop occupés à discuter pour se rendre compte du reste. Thomas s'approcha d'eux en se tâtant la mâchoire, bien décidé à mettre cette journée à profit pour en apprendre plus long sur le passé du village.
"Il vient voir la folle des marais, comme son père. J'étais tout juste marié quand il est venu. C'était il y a 33 ou 34 hivers." disait le menuisier, un homme mûr qui se souvenait de la visite du père de sire Guy.
"Pour sûr, il a le blason, le heaume et il lui ressemble" répondait le boucher. "Il va aller voir la fille-sorcière, comme son père, et son père avant lui. C'est une vieille bique qui vit près de Dampierre qui m'a révélé cette tradition."
"Le temps n'a pas du l'arranger pourtant, je parie qu'elle est moins mignonnette que jadis" rajoutait le boulanger.
"Tu te trompes, Armand." Celui qui venait de les interrompre ainsi, à haute voix, était le jeune batelier qui relevait ses cages à écrevisse tous les matins. "Je l'ai vue, il n'y a pas deux lunaisons de ça, et tout ce que je dis, c'est que même crasseuse comme elle est, je l'emmènerais volontiers soupirer sous les saules" et ce disant il souriait comme un benêt.
La femme du boulanger se mêla alors à la discussion : "Tu vois Armand, je te l'avais bien dit. C'est la fille-sorcière, c'est la folle du marais. Elle ne vieillit pas. Petite je l'ai croisée et nous avons joué ensemble, elle aurait pu être ma grande sœur et à présent elle pourrait être ma fille et peut-être même ma petite-fille. Et tu ferais mieux de surveiller nos gars, qu'ils n'aillent pas sous les saules avec elle, comme ce jeune imbécile qui ne pense qu'à ça."
Le batelier lui adressa un sourire de défi.
"Elle ne fait pas de mal, mais elle est ensorcelée et ceux qui l'approchent doivent s'en méfier car la sorcellerie, c'est pas pour les petites-gens. Il faut laisser ça aux gens plus valeureux et plus instruits que nous" continua-t-elle sur un ton mi-pontifiant, mi-autoritaire, du haut de sa grande expérience en sciences occultes.
Thomas parla alors : "Moi je n'ai pas peur, et même si j'en sais moins que les érudits ni n'ai les armes d'un chevalier, je ne me sens pas plus bête ni plus couard qu'eux."
"Moi non plus !" jeta alors Gontran, le batelier.
"Hé bien, allez-y donc ! Cherchez cette mignonne des marais qui exhibe ses hanches à qui veut les voir si ça vous chante ! Mais n'allez pas dire qu'on ne vous avait pas prévenu si ça tourne mal pour vous !" les sermonna la femme en agitant le doigt.
"Et qu'est-ce qui pourrait mal tourner ?" repartit Gontran "Que je sache, elle n'a jamais dévoré qui que ce soit. Pas vrai ?"
La boulangère leva les bras au ciel, s'écriant de dépit : "Oh, hé bien ! Tu n'as qu'à aller la voir puisque tu y tiens, Gontran Batelier ! Après tout, que peut-on attendre d'autre d'un vaurien comme toi qu'il cherche à profiter d'une simple d'esprit ? Et toi aussi, Thomas, qu'attends-tu pour te rouler dans la boue avec elle ? Vas-y donc ! Ensuite tu n'auras qu'à abandonner tes bâtards ! Quant à moi, je préfère cesser de perdre mon temps avec vous, j'ai de l'ouvrage." Elle tourna dignement les talons et se rendit chez elle.
"Votre femme est un peu excessive, maître boulanger." Lâcha platement Thomas. "Elle voit le mal partout. Ai-je jamais dit que je voudrais coucher avec la fille-sorcière ?"
"Elle a son caractère mais c'est une brave femme. Et puis elle crie surtout sur les autres, moi elle me fiche ma paix." Répondit Armand avec un sourire amusé. Puis il rajouta : "Mais tu as raison, elle a été un peu injuste avec toi. Tu n'as pas vraiment besoin de ça, les gars du village t'en font assez voir pour que les adultes te fichent la paix. Je lui parlerai."
"N'empêche", reprit Gontran, "on dit que certains sont parvenus à la trouver dans les marais. Je veux dire, pas simplement tomber dessus par hasard, vraiment trouver, en faisant exprès et tout."
"Alors ça, je demande à le voir !" s'exclama le boucher.
La discussion glissa alors sur les façons de la voir ou de s'approcher d'elle et chacun y alla de sa méthode et raviva ses souvenirs. Il s'avéra qu'aucun d'entre eux n'y était jamais parvenu mais qu'en revanche ils connaissaient des gars qui en connaissaient d'autres, qui habitaient de l'autre côté du marais, qui l'avaient fait. Malgré tout aucune méthode ne semblait être meilleure qu'une autre et nul au village n'était pressé de faire confiance à des on-dit narrant les exploits de gens habitant à plus d'une journée de marche. Tous furent surpris par le soir qui les força à cesser là la discussion et à finir leurs travaux avant la nuit.
Thomas repartir vers l'appentis du maître bûcheron sous lequel il avait sa paillasse. Son cœur s'alourdissait en repensant à son échange avec la femme du boulanger : "pas plus bête ni plus couard qu'un autre" avait-il dit. Il savait que c'était vrai, mais ici personne ne le croirait jamais.
Sire Guy revint après minuit en compagnie des sages et du doyen, à la lueur des torches. Certains villageois sortirent de chez eux pour interroger ces derniers mais rien ne transpira de leur discussion. Le matin, le noble visiteur partit dans les marais sans ses armes, à l'exception d'une dague pour couper son pain et sa viande. La journée passa, puis le soir. La nuit vînt sans qu'il soit de retour. Le lendemain soir il revînt au village, épuisé, sale mais satisfait. Aux gens qui s'attroupaient autour de lui et lui demandaient s'il avait rencontré la folle des marais il annonça simplement "Je l'ai vue. Elle est la même que lorsque mon père l'a rencontrée. C'est prodigieux ! Elle a lu les signes pour moi, et m'a révélé des choses importantes. Pour vous, elle prédit des difficultés mais vous vous en sortirez sans encombre si vous prenez bien garde de faire pousser plus de grain et d'en garder beaucoup pour l'hiver et ce pendant 5 années. Pour vous aider, je maintiens le montant de votre tribu en grain à celui de cette année, de sorte que l'excédent vous revienne entièrement. Veillez à édifier un bon grenier dans lesquels vous pourrez tenir ce surplus de récolte."
Les villageois étaient à la fois inquiets de ces révélations et reconnaissants envers leur seigneur. Les gens murmuraient entre eux tandis que ceux les plus proches de sire Guy le harcelaient de question.
"Je ne peux pas en dire plus, je vous ai dit tout ce que la fille du marais a jugé utile de me révéler." Leur répondit-il. "Sachez que moi et ma famille continuerons à protéger votre village et que votre charte est maintenue en l'état. Gardez un bon cheval et un homme valeureux chez vous pour nous prévenir en cas de danger. Je ferai venir mon cousin Foulques et 10 hommes d'armes à Dampierre, la ville la plus proche, pour qu'il veille sur votre canton. J'ignore quelles peuvent être les difficultés à venir mais je serai fidèle à la parole de mes ancêtres et ne vous laisserai pas sans défense dans l'adversité."
Ces paroles rassurèrent en partie la population du village mais la peur de l'inconnu demeurait. Le village décida d'un jour de fête en l'honneur de son visiteur et dès le lendemain on dansa, on chanta, on mangea et on but à l'excès tant pour le remercier de sa bienveillance que pour conjurer le mauvais sort.
Sire Guy de Tinterives repartit le lendemain, la tête un peu lourde et l'air ravi d'avoir passé un peu de temps parmi ses sujets. Thomas le regardait aller avec envie.
Un an s'était écoulé. L'hiver avait été particulièrement dur et avait emporté avec lui le vieux couvreur et les jumeaux nouveaux-nés d'un couple de jeunes fermiers. Le printemps revenu, on se mit aux travail pour faire de nouveaux labours et construire un grenier supplémentaire. Si de longs hivers étaient à venir, il valait mieux suivre les conseils de leur seigneur. Thomas avait aidé le maître charpentier à bâtir le grenier, comme manœuvre, et l'homme, qui n'avait guère de monnaie, préféra le payer en lui offrant un arc et en lui apprenant à faire des flèches. "Surtout, perds pas les pointes mon gars !" l'avait-il mis en garde "C'est de l'acier et ça a de la valeur. Tu peux casser autant de flèches que tu veux mais veille bien à toujours récupérer les pointes." Lui qui avait toujours vécu de la pose de collets, du ramassage des œufs et de la collecte de plantes comestibles ou médicinales s'était alors fait chasseur. Au début il ne parvint pas à toucher grand chose mais avec le temps il commença à acquérir une certaine adresse et réussit à abattre des proies immobiles. Eudes le furet, un chasseur de Dampierre, l'emmenait parfois avec lui et lui apprenait les ficelles du métier. Il passait du temps dans le marais et aux alentours du village pour ramener du gibier et des simples et son horizon s'élargissait à chacune de ses sorties, jusqu'à ce qu'un soir il dorme dans un taillis pour la première fois. Il eut par la suite bien d'autres occasions de dormir à la belle étoile et cela devînt peu à peu une habitude. Un jour, il mit en fuite un vagabond qui rôdait trop près du village après que quelques draps aient disparus d'une maison.
Deux années passèrent, apportant à chaque fois des hivers plus rudes, plus longs et plus meurtriers. Il chassait peu pendant ces périodes, le temps était trop mauvais, mais il sortait quand même de temps en temps ; il constata que les vagabonds étaient plus nombreux et que, si certains cherchaient à rejoindre Dampierre ou d'autres villages, d'autre restaient dans les taillis pour s'en prendre aux passants. Il les mettait en fuite en tirant des flèches dans leur direction et les suivait un peu pour s'assurer qu'ils ne restaient pas dans les parages. À ceux qu'ils croisait et qui le demandait, il donnait de la viande séchée et leur indiquait la route du sud où, d'après la rumeur, l'hiver était plus clément.
La belle saison lui permettait de sortir plus souvent et il allait parfois à Dampierre ou à Pont-à-moulin pour vendre le fruit de sa chasse et de sa cueillette. Le jour de l'été suivant il remporta les jeux du solstice du canton, à la grande déception des autres adolescents. Par conséquent, et parce qu'il avait à plusieurs reprises chassé des intrus malveillants, le doyen l'avait désigné comme l'homme valeureux du village, au grand soulagement du fermier qui avait eu cet honneur jusqu'alors. Il veillait un peu sur les routes et devait prévenir la garnison de Dampierre en cas de danger. On lui avait donc mis un cheval de côté et le fils d'un fermier lui avait péniblement appris à monter dessus, chevaucher eut été un bien grand mot. Du fait de son nouveau rôle il croisait parfois les sergents d'armes de sire Foulques, de rudes et braves gaillards, et ils discutaient amicalement. Ils l'appelaient simplement "le chasseur du marais" et lui donnaient des nouvelles du canton, qu'ils parcouraient en tout sens. C'était leur horizon à eux et Thomas buvait leurs paroles. À chaque rencontre il partageait des baies, des noix ou de la viande fumée avec eux et ils s'échangeaient des conseils ou discutaient des choses qu'ils avaient vues. Il apprit ainsi que Trougastel passait pour un village un peu arriéré et il ne put que constater l'ampleur de son ignorance lorsqu'il apprit que Sire Guy de Tinterives était le vassal d'Hughes de Noirecognée, lui-même féal du Prince d'Iris, lequel ne se soumettait à personne sinon aux dieux du ciel et de la terre. Il lui parlèrent du grand bassin de Sélirie à l'est du Marais, qu'on atteignait par une route passant au sud de celui-ci et où vivait les Frekkr, un peuple fier et farouche ; des monts de Thanésie où vivaient les Thangals, des montagnards vivant en hommes libres qui vénéraient de nombreux dieux étranges et redoutables ; des principautés dont la ville d'Iris faisait partie, avec Hâvrestelle, Tour-aux-Corbins, Viverives, Milleportes et Scamp et de bien d'autres contrées. Et plus il en apprenait, plus il mesurait l'ignorance qui était la sienne, une faim sourde et lancinante s'éveillant peu à peu en lui. Thomas se découvrait peu à peu curieux du monde qui l'entourait et soucieux d'en percer les secrets.
Un soir d'Automne, alors qu'il était avec Gontran, ce dernier lui annonça qu'il avait encore vu la fille-sorcière. Ils en discutèrent ensemble et ce dernier finit par avouer "J'aimerais la rejoindre mais, c'est étrange... Je sais que ça ne me mènerait nulle part. Après tout, à quoi bon aller conter fleurette à une sauvage crasseuse ?"
"C'est vrai, Gontran, si c'est pour ça, ça ne vaut pas le coup. La fille du colporteur se prête volontiers à ces jeux-là et elle est propre" lui répondit-il, à moitié sérieux. Puis son ton changea, prenant les inflexions de la sincérité "Mais moi, j'aimerais vraiment la rencontrer. Elle est simple mais on dit qu'elle détient des savoirs, je suis sûr qu'elle pourrait m'en apprendre sur toutes les choses du marais et de ses abords. J'aime ça, parcourir les routes, chasser les intrus et veiller sur le village. Il n'y a pas trois étés, j'étais un bon à rien. Et puis j'ai vu le chevalier, et la femme du boulanger nous a presque traités d'imbéciles... Et là, je me suis dis que je n'en serai jamais un, ni un pleutre. Ce jour-là, Je voulais être comme le chevalier à la vouivre. Et en essayant je suis devenu Thomas, le chasseur. Mais je commence à peine, le monde est vaste et il y a tant à savoir."
"C'est ce qui nous différencie" répondit Gontran, "nous dormons à la belle-étoile tous les deux, nous ne possédons que nos vêtements et nos outils , ton arc et ton couteau, mon bateau et mes cages, mais toi tu veux plus, tu aimes les gens et ton sol aussi. Moi je ne suis qu'un batelier, je suis heureux là où je suis et personne ne vient m'embêter. Et quand Pauline, la fille du colporteur, ne me laissera plus la faire sourire à ma façon, j'en trouverai une autre qui se laissera faire. Mais toi, tu veux plus. Peut être que la fille-sorcière te parlerait."
"Peut-être. Je le désire sincèrement en tout cas, même si j'ai un peu peur. La moitié du village me voit comme un étranger et l'autre comme un orphelin qu'il a fallu nourrir. Les premiers me méprisent, les seconds s'attendent à ce que je paye ma dette. Que se passera-t-il si la fille me parle. Peut-être vont-ils me jeter hors du village en prétendant que je suis maudit ?"
"Sûr que si la femme du boulanger apprend qu'elle t'a dévoilé des secrets, tu n'auras jamais la paix. Mais te chasser... je ne sais pas, à vrai dire. Enfin, pour toi qui veut découvrir le monde et ses secrets, ce ne serait pas un drame. Tu finiras par partir."
"Oui, mais avoir un chez soi, c'est important."
Cette phrase, Thomas se l'était répétée des dizaines de fois. Il réfléchit à son projet pendant tout l'hiver et le début du printemps. Il partait de plus en plus loin afin de ramener du gibier différent, de celui qu'on ne trouvait pas dans les marais. Il était fort prisé par les gens du village et en faisait toujours un troc avantageux. Parfois on le payait même en bon argent et il s'était construit un petit pécule. En outre ses longues randonnées lui donnaient l'occasion de réfléchir sereinement. Le duvet de son visage se muait lentement en barbe. Il s'en rendit compte tandis qu'il observait un serpent d'eau dans une mare : son reflet capta son attention. Il ne reconnaissait pas l'enfant qu'il avait vu la dernière fois qu'il avait songé à se mirer dans l'eau : la peau halée et sale, les cheveux bruns, longs, raides, emmêlés et gras, des yeux gris comme un ciel de pluie, des poils qui commençaient à lui manger le visage, qu'il avait par ailleurs carré, un nez droit, une bouche fine. Une jeune femme l'aurait qualifié de charmant, à condition qu'il ait pris un bain et se soit taillé la barbe, mais ne serait pas allée jusqu'à beau. Son enfance était hier. Hier... il se revoyait épier les filles du meunier prenant leur bain dans le lavoir au printemps, les vols de cerises dans le verger du doyen, les farces idiotes pour faire tourner les lavandières en bourrique. Il souriait bêtement. Vrai, il avait été traité comme un orphelin : une bouche à nourrir qu'on tient écarté des filles pour éviter d'avoir un gendre sans le sou. Néanmoins il avait eu quelques amis et s'était bien amusé malgré un quotidien rude. Après tout, les villageois ne l'avaient pas vendu à quelque marchand de chair comme cela se faisait dans les pays de l'Ouest et ils ne l'avaient pas non plus placé comme infant dans une des compagnies de baladins ou de mercenaires qui passaient quelquefois dans le pays. L'un dans l'autre, son sort n'avait pas été pire que celui de beaucoup de monde. À bien y réfléchir, devenir quelqu'un le préoccupait plus que de n'avoir été personne. Il reprit sa route en espérant avoir de la chance, il avait relevé les traces d'une harde de cerfs et comptait bien ramener une belle prise.
Cette journée avait été bonne, il avait tiré une biche à l'orée des bois, près de Pont-à-Moulin, à deux jours de marche à l'ouest de Trougastel, et revenait courbé sous le poil et la viande. Il était sur le point de s'arrêter camper lorsqu'une voix de femme, chaude et profonde, le héla.
"Bien le bonsoir, fils du couchant" le salua-t-elle en roulant légèrement les "r" sur un ton chantant. "Permets-tu que mes pas se joignent aux tiens ?"
Thomas, surpris, se tourna vers son interlocutrice. Ce qu'il vit le laissa bouche-bée. La faible lueur du crépuscule lui révéla une ravissante jeune femme à la peau mate et cuivrée, un peu plus grande que lui, ses longs cheveux noirs ondulés, aux reflets roux, relevés en une coiffure élaborée faite de tresses et de boucles, ne dissimulaient rien de son cou gracieux, ni de ses oreilles nettement effilées (mais pas pointues, signe qui l'aurait alors mis en alerte, on parlait souvent de petits elfes malicieux qui tourmentaient les voyageurs). Son visage ovale et fin, ses yeux cuivrés et obliques, en forme d'amande, son nez étroit et ses sourcils arqués possédaient une sorte de beauté animale, étrange. Elle portait ouverte une cape de soie rouge brodée de motifs ondoyants et d'entrelacs dorés et était vêtue d'un pantalon et d'un tunique à manches courtes jaunes, amples et bouffants, taillés du même tissu, faisant ressortir ingénieusement tout ce que son corps athlétique recelait de courbes et de cambrure. Ses poignets et ses chevilles étaient chargés de fins bracelets d'or et d'argent tandis que ses doigts ne portaient aucune bague. Son cou, ses oreilles et ses narines étaient chargés de colliers, d'anneaux, de boucles et de clous, tous de métal précieux et ornés de pierreries tandis que des serpents de bronze et de laiton s'enroulaient autour de ses bras. Ses mains, ses bras et ses pieds semblaient tatoués du même genre de motif qui ornait ses vêtements ; on pouvait deviner sur son cou une trace évoquant un tatouage, laissant croire que tout son corps était couvert de ces arabesques. Détail d'importance, elle portait une ceinture et une baudrier de cuir estampé desquels pendait une bourse, une outre, une dague et deux lames courbes longues comme ses bras, les poignées desquelles armes étant faites de bois précieux sculpté. Elle se tenait droite, les bras croisés, donnant de ses pieds sandalés à sa tête ornée de si extravagante façon l'impression d'une danseuse attendant la première mesure pour s'élancer. Elle souriait doucement. Thomas la fixait gauchement, surpris de la trouver là, un air de stupéfaction béate semblant s'installer à demeure sur son visage. Avec une telle mise et une telle quincaillerie, il aurait du la voir ou l'entendre avant qu'elle ne lui parle. Son esprit tentait désespérément de recoller les morceaux : personne ne peut passer inaperçu au bord d'une route en étant vêtu et orné de telle façon ! Il se sentit soudain très fatigué.
"Vas-tu me répondre ou es-tu affligé d'idiotie ? Peut-être suis-je trop hideuse pour que tu daignes me parler ?" lança-t-elle à Thomas sur un ton désarmant de franchise. "Non", répondit-il à la hâte, suivi de "oui" tandis que sa cervelle finissait de s'embrouiller totalement. "Oh, non, ce n'est pas ce que je voulais dire !" s'empressa-t-il de déclarer afin d'éviter que l'incohérence totale de ses paroles ne fisse tourner la discussion au vinaigre.
L'étrangère souriait de plus belle, visiblement amusée par le trouble du jeune homme. "Si je comprends bien, tu ne me parleras pas et tu es accablé par une grande bêtise". Thomas se récria "Mais non, je ne suis pas idiot. Ce que je voul...".
- Ah. Tu me trouves laide alors" l'interrompit-elle, un soupçon de déception dans la voix.
- Comment ?" Demanda-t-il, sincèrement désarçonné. Cette conversation était étrange et il commençait à se sentir mal à l'aise aussi il tenta de reprendre le contrôle de la situation. "Mais non voyons ! Bien au contraire ! Ce que je voulais dire c'est que..." Il laissa mourir sa phrase, en apprécia le sens pendant quelques brefs instants puis son teint devînt nettement écarlate. Bien sûr qu'il la trouvait belle. Et il venait juste de le lui dire, comme ça. Il eut soudain envie de creuser un trou très profond et de s'y catir discrètement.
Le sourire de l'étrangère se fendit encore plus puis elle rit d'un beau rire, chaleureux et amical. "Merci, passant, tu me flattes. Nous autres, les femmes des Hauts d'Ocre, sommes parfois vaniteuses. Je me nomme Nénagaïl Ina Dîn Iniraï, ce qui signifie dans ton langage "Corne-d'Or, sœur du cloître de la Flamme Sorcière". Mes amis m'appelle Néna, ou Nénaraï. Le seigneur d'Iris m'a nommée Néna la Danseuse et c'est ainsi que tu peux m'appeler. Quel est ton nom ?"
- Je me nomme Thomas. Je viens de Trougastel, près des marais." Parvint-il à articuler tandis qu'il digérait ce qu'elle venait de lui dire. Elle ne répondait pas et donnait l'impression d'attendre quelque chose. "On m'appelle parfois "le vagabond" car je vais par toutes les routes du canton pour chasser et que même au village je dors souvent dehors. D'autres m'appellent Thomas Chasseur" hasarda-t-il, "parce que je suis chasseur" ajouta-t-il misérablement en se disant immédiatement que la biche vidée qu'il portait en travers des épaules était amplement suffisante pour faire passer le message. Elle avait du deviner son état rien qu'à l'odeur. À bien y réfléchir, ne venait-il pas de lui préciser deux fois de suite qu'il était chasseur ?
Elle sourit à nouveau : "Bien. Nous ne sommes plus des étrangers l'un pour l'autre. Crois-tu pouvoir tolérer ma compagnie le temps d'une veillée ? Je connais mal ton pays et tu as l'air éreinté. Tu m'instruiras au sujet des routes alentour et je veillerai sur ton sommeil en échange. Ce marché te semble-t-il honnête ?"
Thomas reprit sa route : "je n'ai pas besoin qu'on veille sur moi mais je ne vois aucune raison de vous refuser l'amitié d'un feu et d'une discussion. Quant à votre chemin, ma foi, je vous l'expliquerai pour rien. On n'est pas hostile avec les voyageurs quand ils sont polis, par ici."
Nénagaïl lui emboîta le pas en jetant un sac informe en grosse toile par dessus son épaule droite :"C'est généreux de ta part, Thomas le chasseur vagabond. Où penses-tu allumer ton feu ?
- La route surplombe un ruisseau, pas très loin d'ici" expliqua-t-il en haletant. La biche commençait à peser sur ses épaules. "C'est un coin bien connu et les gens qui sillonnent le pays ont l'habitude de s'y arrêter car il y a un pré entre la route et le ruisseau. Je n'ai vu personne d'autre dans les parages alors nous devrions être les seuls, même si l'endroit est assez grand pour tout un campement de chasse.
- Un pré et un ruisseau ? Voilà qui me semble tout à fait adapté pour une bonne discussion et un peu de musique. Joues-tu d'un instrument ?
- Je crains que non. On a tendance à être discret dans le métier mais la vraie raison, c'est que je préfère entendre le chant des oiseaux. Mais je veux bien vous écouter jouer. Venez-vous de loin ?
- Des Hauts d'Ocre" révéla-t-elle. Puis, devant son silence gêné elle ajouta "C'est au sud. C'est plutôt loin je suppose, étant donné qu'il faut traverser quatre fleuves et une chaîne de montagnes pour y accéder.
- Oh ! quatre fleuves ! Ça doit bien faire deux lunaisons de route.
- Trois, en fait. À pied, bien sûr.
- Et c'est un village ou une grande ville ?
- En vérité, c'est un grand pays qui comprend plusieurs nations" dit-elle en retenant un gloussement de rire. "J'ai quitté mon village quand j'étais petite fille pour aller au Dîn Iniraï. Il s'appelait Monïanimu, Berges Ensoleillées dans ta langue.
- Je vois. C'est comme ici en fait. Nous vivons en Thanésie mais je suis sujet de la principauté d'Iris, voisine de la Sélirlande des Frekkr et du Thangamrog des thangales.
- C'est comparable. Où se trouve Trougastel ?
- À deux jours vers l'est. Je m'avance rarement aussi loin mais je voulais voir cette partie du pays. Nous sommes arrivés" dit-il en franchissant lourdement le fossé qui séparait la route d'un pré couvert de hautes-herbes et de fleurs sauvages auquelles le crépuscule donnait des teintes oniriques. Néna franchit le fossé à sa suite d'un bond léger, sans autre élan que sa cadence de marche. "Si ça ne vous embête pas de rester seule, j'aimerais me laver dans le ruisseau après avoir dressé le camp et suspendu ma prise" lui annonça-t-il poliment.
- Fais à ta guise, Chasseur. Je ne crains pas la solitude et d'ailleurs, je ferai ma part pour notre campement. Occupe-toi de ta proie, je me charge du feu.
- Mais vous allez vous salir et vous risquez de brûler vos beaux vêtements.
- N'aie crainte" le rassura-t-elle en souriant à nouveau, "ce n'est pas la première fois que je voyage ainsi ; je ne gâterai pas mes vêtements et si je les souille, je les laverai au ruisseau" et ce disant elle se mit en devoir d'aller ramasser du bois sec.
- Ah ? Bon ! Bien... alors je vais... m'occuper de ma prise. Voilà."
Thomas était perdu. Totalement perdu. Aucun des réflexes de survie qu'il avait appris au contact des filles ou des femmes de son village n'avaient court avec ce spécimen. D'ailleurs, rien de ce qu'il savait des femmes ne s'appliquait à elle : elle était de bonne humeur, le traitait avec déférence et respect, s'apprêtait à dormir avec ses cheveux si bien coiffés, ses bijoux, ses beaux vêtements et tout au milieu d'un pré en compagnie d'un vagabond crasseux, se moquait de salir ses vêtements, portait les armes, voyageait seule... In-com-pré-hen-si-ble ! Pire que tout, il n'arrivait pas à la regarder sans rougir ! Non pas qu'il la trouvât belle (étrange et un peu inquiétante aussi) au point de ne pas pouvoir se contrôler, mais elle lui faisait l'effet d'un feu de camp ardent au plus fort de l'hiver. Il se concentra sur sa tâche et en moins de temps qu'il n'en aurait fallu pour l'expliquer, la dépouille de sa prise pendait, accrochée par les pattes à une branche soutenue pas deux trépieds de bois improvisés. Satisfait de son travail, il déroula son couchage près des restes du dernier feu de camp qu'il avait fait en ces lieux, alla quérir un pain de vieux savon emballé dans un bout de tissu au fond de son sac et attendit le retour de la voyageuse en scrutant l'horizon occidental.
Il n'attendit pas longtemps : elle revînt prestement, ses vêtements intacts, les bras chargés de morceaux de bois ramassés en hâte, certains secs comme il fallait, d'autres frais, moussus ou pire, ramassés dans une flaque. Elle déposa le tout n'importe comment dans le foyer, arbora un air satisfait et se mit en devoir d'allumer le tout avec un briquet à silex, comme ça, sans amadou nitré ni salpêtre ni chatons de saule, sans herbes sèches, sans branchages. Thomas regardait la scène, médusé, se disant que finalement, elle avait beaucoup en commun avec certaines femmes un peu tordues qu'il avait croisées.
Le feu prît à toute vitesse. Quelques battements de cœur plus tard une bonne flambée réchauffait l'air autour d'eux. Il se leva en bredouillant un "merci, je vais me laver à présent" inintelligible et alla au ruisseau, pour débuter un bain qui se terminerait sûrement à la lueur des lunes. Il se posait certaines questions à propos de champignons qu'il aurait pu ingérer par erreur. Le son d'une flûte s'éleva du campement et une mélodie sautillante et joyeuse accompagna ses pas et ses ablutions.
Il profita des derniers rayons de soleil pour laver ses vêtements et se récura autant qu'il put à la lueur des lunes. Naturellement, il n'avait pas pensé que ses vêtements ne seraient pas secs quand il en aurait fini et c'est un Thomas fort humide et frissonnant qui vînt s'asseoir devant le feu. Néna cessa de jouer et demanda sur un ton joueur : "Est-ce la coutume par ici de porter des vêtements humides au sortir du bain ou cherches-tu à dissimuler une malformation quelconque ?
- Ni l'un ni l'autre, répondit-il en évitant soigneusement de la regarder. Simplement chez nous les hommes et les femmes ne se montrent pas nus quand ils ne sont pas unis.
- Oh ! C'est vrai, c'est souvent le cas chez vous autres. Mais pas partout. Par exemple à Iris il y a un établissement de bains où tous les convives sont mêlés.
- Vous fréquentez ce genre de lieu ?" demanda-t-il, son ton ne laissant aucun doute sur le genre de lieu auquel il pensait ni sur son avis à propos des gens qui le fréquentaient.
- Pas ce genre de lieu-là" lui répondit-elle sérieusement. "L'établissement dont je parle est une auberge qui possède des bains fort bien réputés. C'est un lieu connu et apprécié pour le talent de son personnel et pour l'excellente tenue des lieux. On y est très tatillon avec les mœurs. Les convives partagent de grands baquets d'eau chaude en dégustant des mets fins ; ils sont bien sûr aussi nus que le jour de leur naissance et ne font rien d'autre que manger, boire et deviser en bonne entente. Ce n'est pas parce que tu te déshabilles devant quelqu'un que quelque chose va se produire. Allons Thomas, retire tes vêtements, nous allons les étendre sur des branchages pendant que tu sèches devant le feu. Vous autres êtes plutôt sensible au froid et tu m'es sympathique, je ne veux pas te voir mourir de pneumonie parce que tu es trop timide pour te présenter nu devant moi alors que la nécessité le dicte."
Thomas se déshabilla, gardant toutefois le linge qui lui servait de caleçon, tandis que Néna la Danseuse étalait ses vêtements sur les hautes herbes, près du feu, car elle refusait de casser les branches de arbres alentours pour ça et n'en avait trouvée par terre aucune qui convienne. Il s'assit en face du foyer, il ne frissonnait presque plus et sentait sa peau sécher. Il en profita pour mettre de l'ordre dans ses idées. Certains détails de la discussion lui revinrent qui, mis bout à bout, lui soufflaient que quelque chose allait vraiment de travers.
"Ton visage est transparent, Chasseur. Quelque chose te laisse perplexe. Est-ce la discussion que nous venons d'avoir, le fait d'être presque nu devant une femme pour la première fois ou autre chose qui te tracasse ?
- À vrai dire, c'est un peu tout ça. Être nu, je crois que je vais y survivre... J'ai très honte mais on dirait que ça passe. La discussion, ma foi, je ne sais pas trop. Après tout les enfants jouent nus ensemble au village et personne n'y trouve à redire. Tout ça c'est juste une question d'habitude. J'ai besoin d'y réfléchir.
- Prends ton temps. Si la chose t'intrigue, visite l'auberge des trois baquets à Iris et tires-en tes propres conclusions. Sois prévenu, elle coûte fort cher." Elle fit une pause et reprit : "Tu m'as dit que c'était "un peu tout ça"... alors quel est l'autre source de tracas ?
- Je ne sais pas trop comment demander ça. C'est juste que... enfin... vous vous exprimez toujours comme si vous étiez à part, avec des "vous autres" et tout. Je ne sais pas trop comment le prendre. Ça pourrait être du mépris mais votre façon d'agir est toujours très respectueuse. Et vous vous souciez de ma santé. Et vous m'avez aidé pour le campement. Et vous m'avez joué de la flûte pendant que je me lavais. Et vous vous promenez vêtue en princesse de contes exotiques. Et puis vous avez un air, j'sais pas, étrange. Au début j'ai cru que vous étiez une elfe venue pour me faire tourner en bourrique, mais vos oreilles ne sont pas pointues - et vous êtes très gentille. Plus que les gens avec qui je vis d'habitude. Et puis il y a le feu qu...
- Je suis assurément étrange" le coupa-t-elle. "Plus que tu ne crois. Mais si ça peut te rassurer, Thomas Chasseur, tu es autant étrange pour moi que je le suis pour toi. Seulement j'ai eu le temps de m'adapter à ton étrangeté alors que pour toi tout cela est nouveau. Et c'est normal, tu es un jeune homme timide qui découvre tout juste ce qu'on trouve au-delà de l'horizon de son village. Moi je suis une vieille Iskaïni qui a passé 7 fois ta durée de vie à sillonner les Hauts d'Ocre, l'Alluvie et la Thanésie. Je vous connais bien, vous autres les court-vivants. J'aime vivre parmi vous."
Thomas digéra la chose bouche-bée, arborant une expression qui devenait de plus en plus stupéfaite à chaque battement de son cœur. Néna perça le silence à coups d'éclats de rire, tirant Thomas de son hébétude. Il laissa enfin sa stupéfaction s'exprimer : "mais vous n'êtes pas du tout comme on le dit ! Vous avez l'air tellement comme moi que je pensais que vous étiez juste une sorte de magicienne.
- Déçu ?
- Que non ! Franchement surpris par contre. Et ravi aussi, j'entends parler des gens de votre peuple depuis que je suis enfant.
- Serais-tu surpris d'apprendre que nous avons des contes à votre sujet ?
- Ma foi, si nous en avons, je ne vois pas pourquoi vous n'en n'auriez pas de votre côté." Néna hocha la tête.
- Tu m'as dit que je ne ressemblais pas à la description colportée par la rumeur. Comment nous imagine-t-on par chez toi ?
- C'est assez ridicule maintenant que je vous connais... Enfin, voilà ce qu'on raconte : vous avez 4 doigts à chaque main et 4 orteils à chaque pied, plus de 2 tétons, un moignon de queue, des yeux jaunes avec des pupilles verticales et parfois même de petite cornes.
- Rien que ça ?" S'exclama Néna, prête à exploser de rire à nouveau. "C'est peut-être vrai pour les tétons, mais tu ne vérifieras pas aujourd'hui. Que dit-on d'autre ?"
- Vous faites tourner le lait des vaches dans leur pis rien qu'en les regardant – rires étouffés - séduisez les femmes pour les détourner de leurs maris - rires - avant d'envoûter ceux-ci pour les manipuler à votre guise - hurlements de rire - on dit aussi que vous mangez des pierres -hurlements redoublés - et que vous avez les deux choses -vous savez, les choses- à la fois, j'ai aussi... "Assez ! Pitié !" le coupa-t-elle entre deux spasmes. "Je n'en peux plus. Laisse-moi reprendre mon souffle."
- D'accord" lui dit-il tandis qu'il s'emparait d'une branche pour tisonner le feu, "ce sera votre tour dès que vous pourrez parler" lui lança-t-il gaiement tandis qu'elle battait le sol avec ses pieds en se tenant les côtes d'une main tout en mordant l'autre. Thomas profita de ce délai pour sortir un quartier de viande séchée et du fromage de sa besace. Elle finit par se relever en essuyant ses larmes tandis qu'elle respirait à fond. Elle fit signe qu'elle avait besoin d'un peu de temps pour reprendre son souffle.
La pause dura le temps que Thomas retourne ses vêtements sur les herbes. Néna fouilla son sac de toile écrue pour en sortir un miche de pain emballée dans un torchon typiquement thanésien. Elle prit ensuite la parole pour lui révéler que son peuple voyait le sien comme une horde de guerriers sanguinaires qui passaient leur temps à se battre entre eux pour des cailloux et du papier. D'après ces contes, les hommes seraient vêtus de fer du matin au soir et mangeraient du poison, s'exprimeraient par grognements et seraient incapables de faire tenir une maison debout. Thomas en fit à son tour une crise de fou rire et Nénagaïl l'accompagna volontiers. Dès qu'il put parler, il articula entre deux saccades "c'est à cause des chartes, des traités et des bornes de cadastre, j'en suis sûr" suivi de "c'est complètement idiot, en fait"... Lorsque tout deux furent à nouveau en état de discuter, il reprit : "C'est vrai que nous passons notre temps à nous disputer pour des raisons qui peuvent paraître futiles pour des étrangers mais quelques mètres de champ peuvent faire la différence pour une famille. En tout cas c'est ce que j'ai constaté dans le canton. Au village on exploite la terre en commun, on a pas ce genre de problème. Par contre nous avons une charte qui nous lie à la mesnie des Tinterives.
- Je les connais de réputation et ce sont des gens qui semblent être digne de respect. Pour revenir à vos conflits, je pense que c'est parce que vous vivez une vie courte. Là où nous avons des siècles pour ordonner le pays, construire nos villes et modeler notre société, vous devez le faire en plusieurs générations. Alors vous édictez des règles, des lois et des conventions, vous placez des bornes dans le paysage et vous vous le partagez entre familles, vous vous assurez que votre descendance est bien la vôtre et pour ça vous avez besoin de règles strictes pour vous accoupler ; vous allez parfois jusqu'à réduire vos femelles au statut de ventre à échanger contre des biens. Vous ne vivez en fin de compte pas pour vous mais pour vos descendants. C'est en suivant la même logique que vous faites la guerre ; en toute occasion vous cherchez à favoriser vos descendants car ils sont votre façon d'être immortels : ils achèveront ce que vous avez débuté. Bien peu de gens parmi votre peuple parviennent à accomplir quelque chose de durable au cours de leur vie.
- Je ne sais pas. Vos paroles sonnent vrai mais je n'ai pas réfléchi à tout ça avant. Tout ce que je sais, c'est que je ressens le besoin de faire quelque chose de ma vie et que je ne ressens que rarement un écho de ce désir chez mes semblables. Vos paroles méritent réflexion. Ce qui est certain, c'est que tant qu'on est pas marié avec un toit sur la tête, on n'est rien par ici. Ça parle en faveur de votre avis.
- À mon tour d'être surprise, Chasseur. D'habitude quand je tiens ces propos on me rit au nez en m'expliquant qu'une étrangère ne peut pas comprendre ce genre de choses et que je mélange tout. Quel malheur pour toi, tu piques à nouveau ma curiosité" lui dit-elle sur un ton joueur.
- Qu'ai-je donc fait de si exceptionnel ?
- Tu n'as pas essayé de me voler ni de me séduire ni de me forcer. Tu ne m'as pas méprisée parce que je suis une femelle, ni rejetée pour mes différences, pas plus que tu n'as tenté de tirer partie de mon éventuelle naïveté pour me soutirer des biens. Et tout ça alors même que tu ne peux pas regarder ma gorge sans rougir comme un coquelicot sous un ciel d'été. Soit tu mens mieux qu'un prêtre, soit tu es un homme de bien. Sache que pour tout cela je te respecte car je sais ton cœur sincère." Elle l'observa attentivement regarder partout autour d'elle alors qu'il cherchait quoi répondre en rougissant ; visiblement, elle l'impressionnait. Elle aurait pu l'entortiller autour de son petit doigt ou le faire marcher sur les mains si elle l'avait voulu. Certaines de ses sœurs n'auraient pas hésité à le faire avant de le dédommager de sa peine. Il trouva enfin quoi dire.
- Je n'ai fait que me conduire comme chacun le devrait. Il n'y a rien d'exceptionnel là-dedans.
- C'est bien ce que je disais." Puis elle ajouta en souriant doucement. "Veux-tu bien cesser de rougir ? Tu étais enfin parvenu à avoir un teint normal en étant nu face à moi. Ferais-tu une rechute ?" Il devînt pivoine alors que Néna riait doucement. "Allons, je te taquine."
- Je sais bien. C'est juste que J'ai pas l'habitude de..." ses mots moururent sur ses lèvres. Avait-il besoin de lui dire que toutes les autres femmes qu'il avait côtoyées étaient moins belles, moins intelligentes, moins savantes, moins instruites, moins gentilles ? Était-ce bien sage ? Elle répondit d'elle-même à ces questions.
- Pas l'habitude d'être impressionné par une femme ? Je le crois volontiers. Prends garde cependant à ne pas confondre cette sensation avec de tendres sentiments. Ce serait une erreur cruelle. Et s'il te plaît, mets-toi en tête que ça ne t'interdit pas de me regarder.
- Comme vous l'avez dit, tout ceci est nouveau pour moi et..." il s'interrompit. Son esprit fit quelques pas en arrière, récupéra une pensée qu'il avait laissée tomber en route et revînt à la charge : "Comment ça, pour mon malheur ?
- Nous autre portons malchance non ?" lui demanda-t-elle avec candeur, la bouche en cœur. Puis elle entassa sur son accent roulant et chantant un autre qui sentait l'ail et les rillettes et ajouta "méfie-toi d'ces fumelles étranges et assoifées eud' luxure et eud' débauche mon gars ! C'est qu'des sorcières qui font point d'différence ent' les sexes et e't'f'ront tourner en bourrique jusqu'à c'qu'tu leur manges dans la main, nom de d'là !" tout en prenant un air parfaitement idiot.
Thomas cligna des yeux et explosa de rire. Néna saisit alors sa flûte et laissa s'échapper quelque trilles joyeux pour l'accompagner. Alors qu'il se calmait, elle déclara : "je dédie ce morceau aux abrutis de part le monde, puissent-ils un jour voir la lumière."
- En parlant d'abrutis, comment te sors-tu d'affaire lorsque certains d'entre eux s'en prennent à toi ?
- Je danse pour eux certains pas que je connais. Le plupart abandonnent, les autres meurent ou rentrent chez eux avec un de leurs morceaux en poche. Un souvenir de notre rencontre. » Pour appuyer son propos elle porta la main à la garde d'une de ses lames et dans un geste fluide et vif la dégaina pour trancher net un morceau de viande séchée du quartier que Thomas avait posé sur une pierre plate, près des flammes.
- Aille !" fit Thomas en sursautant, "voilà un sort que je ne souhaite à personne. » Néna avait ramené prestement le morceau de viande à elle avec la pointe de sa lame, qu'elle essuya dans le torchon emballant son pain.
- Mon corps est sacré, je l'offre librement à qui je souhaite mais nul ne s'impose à moi » dit-elle en rengainant sa lame dans son fourreau. « Tant pis pour ceux qui ne comprennent pas les mises en garde. Et toi, que fais-tu lorsque les ennuis se présentent à ta porte ?
- Ma foi, on ne m'a jamais vraiment menacé. Une fois un étranger a volé des draps au village et comme là-bas je suis l'homme fort, je l'ai traqué. J'ai eu vite fait de lui tomber dessus. Je l'ai hélé à bonne distance et comme il commençait à brandir sa perche en me courant sus je lui ai tiré à un pas au dessus de la tête. Il a vite compris et a détalé." Il fit une pause. "Nous avons la même façon de faire en fait, même si je ne sais pas si je suis capable de tuer ou mutiler quelqu'un.
- Je te souhaite de ne jamais trouver la réponse à cette question. En tout cas, tu m'a caché que tu étais une sorte de gardien pour ton village.
- Je ne pensais pas que ça pouvait être important. Je suis plutôt bien charpenté et j'ai gagné les jeux du canton alors on m'a donné ce rôle. Je crois que tout le monde en est content parce que si je me fais tuer aucune famille du village ne perdra de fils.
- Comment ça ?
- Je suis orphelin. On m'a trouvé au milieu du village un soir d'été.
- Oh ! Tu ne dois pas avoir un vie facile. N'y a-t-il pas une douce et aimable vierge dont la pensée réconforte ton cœur ?" demanda-t-elle avec emphase ?
- Ce serait le cas si j'étais le héros d'une geste quelconque : un vagabond aimant une noble dame, qui l'aime en retour. Et à la fin il reviendrait les bras alourdi par les trophées de la victoire, auréolé de gloire et couronné d'or ; enfin digne d'elle et de son amour. Seulement je ne suis qu'un fils de rien, et je ne possède que ce que vous voyez là. Personne ne laisse sa fille fréquenter un jeune homme sans le sou qui dort sous les étoiles.
- La question n'est pas de savoir si tes sentiments ont une chance d'aboutir. La question est de savoir si quelqu'un occupe tes pensées.
- Il y a quelqu'un mais je ne sais même pas son nom. On l'appelle la fille-sorcière. Elle vit nue dans les marais, est à moitié folle et passe pour être une immortelle douée de magie qui utilise les hommes comme on se cure le nez. J'aimerais la rencontrer mais je doute que ce soit une bonne idée.
- Nul autre que la déesse n'est immortel. Quant à cette affaire de "curage de nez" cela me fait penser aux rêves nocturnes d'un jeune homme. Pourquoi la rencontrer ?
- Parce qu'elle connaît des secrets et qu'elle vit dans la partie sauvage des marais. Et... elle dit l'avenir.
- Et pourquoi douter ?
- Je redoute les conséquences." Il fit une pause ; Nénagaïl se pencha vers lui et l'encouragea d'un sourire. "Trougastel est le seul endroit que je puisse appeler "maison" même si aucun toit ne m'y abrite. J'ai l'impression d'être une gêne et de n'être toléré que parce que le doyen, le charpentier et quelques autres personnes influentes m'aiment bien. La fille-sorcière est redoutée, je suis à peine toléré. Comment cela va-t-il tourner si je la rencontre ? Je ne veux pas être chassé du village.
- Ils y perdraient plus que toi. Depuis quand hésites-tu ?
- Presqu'un an. Je n'ose pas franchir le pas.
- Tu le dis toi-même : tu n'as rien. Comment pourrais-tu perdre quelque chose ? Tes vrais amis resteront tes amis. Tu n'auras qu'à vivre ailleurs. Le ciel est ton toit, et il est vaste. En outre, j'ai rencontré beaucoup de chasseurs mais aucun ne savait parler aussi bien que toi. Nul doute que tu puisses faire ta vie où tu le souhaiteras.
- C'est parce que le doyen m'a enseigné les lettres. Il était déjà trop vieux pour travailler aux champs et moi on me tenait à l'écart de tout alors j'ai eu le temps de l'écouter. Et puis je trainais avec les ménétriers, les conteurs et les saltimbanques. J'ai su écrire à une époque, je suis à peu près sûr que ça reviendrait si j'avais l'occasion de le faire.
- Comme tu le disais, tu transportes toutes tes richesses. Si ton village te chasse, il ne pourra pas te les retirer.
- Mais où vivre ?
- Faisons un pacte, Thomas l'orphelin. Si par suite de mon conseil tu vas à la rencontre de cette fille-sorcière et que tu es chassé de ton village pour cette raison, je m'engage à te trouver une nouvelle demeure. Conclu ?" demanda-t-elle en tendant les deux mains vers lui ? Thomas hésitait. Le vaste ciel, le patronage de Nénagaïl Ina Dîn Iniraï et l'opportunité de percer certains secrets grâce à la fille-sorcière brisaient une à une ses réticences. Il posa ses mains dans celle de Néna et répondit "conclu !
- Le ciel, la terre, l'eau et le feu en sont témoins."
Le reste de leur veillée passa : ils burent l'eau du ruisseau, partagèrent viande, fromage et pain, Thomas parla des routes aux alentours des marais, Nénagaïl dansa en s'accompagnant du claquement de ses mains et du tintement de ses bracelets. Il se séparèrent le lendemain en s'accordant sur la date et l'endroit de leur prochaine rencontre. Thomas partit vers son destin.
Où suis-je ? | L’auteur | Collaborateurs | Remerciements | Contact
Mentions légales :
Copyright 2002 par Aurigas Aldbaron LLC... Tous droits réservés. Aucune reproduction sans permission. Produit et distribué par Mjolnir LLC, dba Iron Crown Enterprises 112 Goodman Street, Charlottesville, Virginia 22902.
Cette création est mise à disposition sous un contrat Creative Commons.